Pour les enfants (et les autres)

AU REVOIR LES ENFANTS
Texte fictionnel pour les enfants (et les autres)

Certains sont plus égaux que d’autres…
Animal farm - Georges Orwell

Les enfants, ce tableau raconte l’histoire d’enfants de différents pays. D’aujourd’hui ou d’il y a bien longtemps. Certains n’ont jamais connu que la guerre. D’autres, comme vous sans doute, ont eu la chance de ne vivre que la paix. Il y a parmi eux des vivants et des morts. En tous cas, les enfants de ce tableau en font cadeau à celles et ceux qui veulent bien les regarder. Ils offrent une vision du possible de l’enfance, où les instants peuvent être fraternellement partagés, les heures également goûtées et le temps librement vécu. Peut-être, peut-être pas...

Les enfants, la fraternité, l’égalité et la liberté…, je ne sais pas si vous savez ce que disent ces mots, mais en tout cas, en France, ils disent la France. Cela s’apprend à l’école. Mais justement, j’ai fait ce tableau parce qu’un jour la France a décidé de sortir des enfants de l’école pendant la classe. Elle avait ses raisons la France. Et les policiers, qui ont appris à oublier qu’ils ont été des enfants, ont obéi. Alors les enfants qui ont été emmenés n’ont pas pu apprendre ces trois mots qui disent la France. Là c’est moins drôle. Ce qui est encore moins drôle c’est que les enfants qui ont assisté à cela et qui sont restés dans les classes n’ont pas compris pourquoi leurs professeurs continuaient à leur expliquer que la France c’était la fraternité, l’égalité et la liberté. Jusqu’au jour où ils se sont inventés une solution : ces trois mots, c’était la France partout sauf à l’école.

Les enfants ont grandi. Et quand ils ont terminé leurs études ils ont quitté l’école où ils avaient fini par oublier ces 3 mots magiques puisqu’ils s’étaient dit très vite que dans l’école il n’y avait pas de place pour eux. Ni dans l’école, ni donc désormais hors de l’école. Maintenant ils se souviennent juste du chiffre 3 mais ils ne savent pas très bien pourquoi. Parfois ça les gratte un peu. Ils essayent de s’en rappeler et ils se disent que ça doit peut-être être le 3 des 3 couleurs du drapeau français. Alors comme ça les rassure ils se mettent à aimer le drapeau plus fort que tout. Son bleu, son blanc, son rouge. Ils l’adorent ils l’adorent ils l’adorent. Mais ça n’empêche pas qu’ils ont oublié la liberté, l’égalité et la fraternité. C’est bizarre mais c’est comme ça, à la fin, plus ils aiment les 3 couleurs moins ils se souviennent des 3 valeurs.

Les enfants du tableau ont trouvé la solution au problème. Ils sont généreux et ils me l’ont donnée. Je vous la transmets à mon tour pour que partout, même à l’école, vous puissiez la proposer à ceux qui ont décidé d’oublier de se souvenir… Leur message est simple, la France doit partager ses couleurs pour que vivent ses valeurs.

Les enfants, vous l’avez compris, mon tableau bleu, blanc, rouge est un drapeau. Il porte la parole d’un présent qui va vers le futur. Mais ici ce présent n’est pas le présent du temps présent. Il est le présent, le cadeau, que nous pouvons nous faire à nous-mêmes à travers ce Temps qui n’existe que par nos paroles. Un cadeau donc, mais à cette condition très engagée que ce que nous appelons parfois détail soit toujours soutenu comme étant la mémoire du futur.

Les enfants, nous sommes tous les enfants du tableau ! Alors…

… Au revoir les enfants… ? Peut-être, peut-être pas…

JTF

Paris, le 9 novembre 2013


Pour les adultes (et les autres)

AU REVOIR LES ENFANTS
Texte réel pour les adultes (et les autres)

« La peinture n'est pas faite pour décorer les appartements, c'est un instrument de guerre offensif et défensif contre l'ennemi. »
Pablo Picasso

Au revoir les enfants est un tableau dont l’origine est d’une simplicité biblique puisque né de l’expression de ceux de tous bords politiques qui, au lendemain de la fin du mandat de Nicolas Sarkozy, m’ont fait part du bilan qu’ils en faisaient. Un bilan porteur, dans tous les cas, d’une tension exacerbée et semblant au final ne laisser dans aucun cas la moindre place à la parole de l’autre.

Devant ce constat je me suis demandé quel serait l’acte politique de ce quinquennat qui pourrait permettre à ces français devenus incompatibles les uns aux autres de pouvoir, fut-ce pour quelques mots seulement, parler une langue commune. Nous venions de vivre, est-il besoin de le rappeler, une période extrêmement violente mêlant entre autres les surenchères idéologiques accompagnant l’élection présidentielle et le choc inouï provoqué par la folie de Mohamed Merah. Alors, au milieu de cela, noyé par tout le reste et par là-même rendu à un anonymat écœurant, s’imposa à moi ce geste politique d’un gouvernement de France qui envoyait les forces de l’ordre prendre les enfants de « sans papiers » dans les écoles. Celles-là-même où, rappelons-le, avait été décidé que soit lue la lettre d’un autre enfant, Guy Môcquet. Je vais y revenir, mais avant cela…

Guernica est un tableau dont l’origine est d’une simplicité biblique... Il s’agissait à travers lui, pour Picasso, de dénoncer la barbarie conjuguée du Franquisme, du fascisme et du nazisme, barbarie symbolisée par le bombardement de la ville basque de Guernica. Poussant ma réflexion à ce sujet, j’ai déjà eu l’occasion de développer que Guernica existe encore et Guernica n’est plus possible.

Guernica existe encore dans la moindre des guerres que nous connaissons. Mais précisément, lorsque des drones tuent plusieurs dizaines de civils, lors de mariages par exemple, personne ne peut plus nommer ni le lieu où cela s’est passé, ni les morts, ni le pilote du drone et ainsi, peindre l’actualité du tableau de Guernica n’est plus possible. Alors il me semble que si Guernica est un nom il ne doit pas être celui de l’acquis par la mémoire, ni celui de l’éveil par l’évènement, mais celui du guet par le toujours possible.

Au revoir les enfants est le nom du regard des guetteurs. La simplicité biblique de l’origine, que je disais par exemple pour évoquer ce qui a initié cette œuvre, a pour moi toujours à faire à ces mots, ils ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. A l’aune de quoi je ferais remarquer ici que 25 ans après que la mort de 6 millions de personnes fut définie d’être un détail par la parole du père, 6 millions de français votèrent pour sa fille. Détail…

Au revoir les enfants, soyez-en assurés, est aussi une voix qui traversera le temps - comme la lettre que Guy Môcquet, enfant, adressa à ses parents le jour de sa mort - pour dire à tous qu’un jour, en France, sa mémoire a été trahie. Elle dira surtout que vous ne l’avez pas accepté et que cela aura fait la fierté et la grandeur de vos enfants.

JTF

Paris, le 9 novembre 2013